Lire le début de Pour t’éterniser

Prologue

J’entre dans la cuisine avec l’impression tenace d’être tombée du lit. La chaleur de l’aube d’un matin d’été illumine la pièce d’une douce lumière orangée. Il est encore tôt, mais le soleil point déjà chaudement dans le ciel. Je suis très sensible aux aurores, toujours porteuses d’espoir.

L’odeur de café chaud chatouille mes narines et finit d’apaiser mes angoisses. J’aime la routine. Un nouveau matin très ordinaire m’attend.

À l’instant présent, je veux y croire.

En découvrant un rire étouffé sur le visage contenu de mon père et la couleur cramoisie de celui de ma mère, je comprends qu’elle fulmine déjà et qu’il évite de s’attirer ses foudres. Je l’interroge du regard, mais il secoue la tête avec discrétion, seules ses moustaches frémissent et je devine ses lèvres retroussées sur un sourire caché. Il la contemple avec bienveillance. Il adore la voir énervée, c’est ridicule et attendrissant. Leur amour n’a jamais été banal, lui, et pourtant toujours évident. De ces amours pudiques et volcaniques. Jamais démonstratif, mais solide.

Ma mère relève la tête en m’entendant approcher. J’espère échapper à sa colère manifeste, en lançant un bonjour enjoué. Raté. Elle démarre sur les chapeaux de roues.

Une journée ordinaire…

— Tu sais ce que ton frère nous a dit ? lâche-t-elle encore sous le choc.

— Toujours cette histoire de voyage ? soupiré-je.

— Oui ! Il nous a demandé quand est-ce que nous partirons enfin en maison de retraite, ton père et moi ! Ainsi, il pourrait entreprendre ce tour du monde et quitter cette prison ! Ses propres mots ! précise-t-elle, outrée.

J’observe ma mère déconcertée une seconde, sans être certaine d’avoir bien compris, les yeux ronds comme des soucoupes.

— En maison de retraite ! s’exclame-t-elle en levant les bras au ciel.

Mon père manque de s’étouffer dans un rire incontrôlé. Il attrape une serviette, que maman lui tend avec un regard courroucé, et se cache à l’intérieur, secoué de spasmes.

— Papa ? Ça va ?

Je me précipite vers lui en pensant qu’il s’étrangle, mais je me rends rapidement compte qu’il rigole, si fort que je ne peux me retenir de l’accompagner. Ma mère finit par s’adoucir. Le ridicule de la situation est si risible que même sa colère n’y résiste pas.

Après de longues et joyeuses minutes, le silence emplit la pièce. Quelques soupirs de bien-être montent à tour de rôle de nos poitrines et l’apaisement calme les tensions. Une larme, différente, vient humidifier les cils de ma mère. Elle me sourit. Je comprends. Elle n’est pas fâchée, bien entendu, mais soulagée. L’humour est la politesse du désespoir, non ?

— Du café ? me demande papa, les joues encore mouillées de son débordement de gaieté.

— Oui, s’il te plaît. Où est-il ?

— Dans sa chambre.

Je hoche la tête avec un sourire. Il verse mon café brûlant dans une tasse avec un chat peint dessus et me sourit. Accord tacite.

Laissant mon breuvage bouillant, je me détourne de mes parents et sors de la pièce. Je traverse le salon et franchis le couloir qui mène aux chambres de la maison. La musique « électro » résonne déjà à mes oreilles.

Je frappe à la porte de mon petit frère en m’attendant à ce qu’il m’envoie sur les roses. Il ne répond pas. J’entre malgré tout. Le CD tourne à un volume sonore suffisamment important pour étouffer les pensées.

— C’est maman qui t’envoie ?

Je souris.

— Non. J’étais simplement venue te féliciter.

Ses lèvres s’étirent jusqu’à ses oreilles et la fierté fait briller d’une lueur de défi ses yeux voilés.

— Ça t’en bouche un coin, avoue.

— Quelle inventivité ! Tu te dépasses chaque jour davantage ! Je l’ai trouvée avec de la fumée s’échappant des oreilles.

Il hausse les épaules, mais son sourire perd un peu de sa félicité. Il ne se lève pas de son lit. Je sais que ça devient de plus en plus difficile de tenir sur ses jambes maintenant. Le syndrome gagne du terrain et grignote chaque jour un peu plus sa joie de vivre. Je sais pourquoi il s’acharne à pousser mes parents dans leurs retranchements : il pense ainsi leur éviter l’abattement, le découragement. Il témoigne par sa force de caractère, de sa hargne, sa volonté de se battre. Il ne baisse pas les bras et la pitié l’insupporte. Peut-on réellement lui en vouloir d’être exécrable ? Je n’ose même pas imaginer ce que son propre corps lui fait endurer. Sa souffrance quotidienne pèse sur lui comme un fardeau et pourtant, pas une seule fois il ne s’est plaint. Jamais. Pas même quand le diabète l’a privé de son plus grand plaisir dans la vie — sa gourmandise —, ou que la vue l’a lâchement abandonné. Il n’a rien dit. Lorsque ses amis l’ont exclu parce qu’il était trop différent et que les autres enfants de l’école s’amusaient à le voir pleurer après l’avoir malmené, il restait muet. De nouveaux symptômes se sont greffés petit à petit à son malaise quotidien et il les a pris comme ils venaient et s’en est accommodés autant que faire se peut. La colère l’emportait parfois pour des raisons futiles, et souvent justifiées, mais jamais il ne s’est plaint. Les multitudes de rendez-vous, d’examens médicaux, chaque nouvelle épreuve… je me serais écroulée un nombre incalculable de fois à sa place. Mais je ne suis pas à sa place et ce n’est pas faute d’avoir prié pour que son fardeau soit partagé plus équitablement. Mais les dés du destin ont été jetés bien avant ma naissance, je n’ai hérité que d’un seul des deux gènes pourris tandis qu’il a écopé des deux. Une chance sur quatre. Il a perdu à la loterie de la vie, plongeant mes parents dans une culpabilité insurmontable et néanmoins vaine. Ils n’y sont pour rien évidemment. Cela ne fait que très peu de temps que nous avons appris que sa santé fragile relève d’une maladie incurable dont il souffre depuis toujours, sans le savoir. Ce jour-là a débuté le fatidique compte à rebours.

 Ce n’était qu’une vilaine grippe pourtant, mais elle l’a conduit à rester des semaines entières entre la vie et la mort en service réanimation de l’hôpital. Ce n’était pas une grippe ordinaire de toute évidence. Juste une manifestation de ce syndrome génétique rare dont nous ignorions l’existence. J’ai fait des recherches, bien évidemment, et quitte à tirer le mauvais numéro, le karma n’a pas lésiné…

De tous les symptômes possibles, il a hérité d’une combinaison de quatre-vingt-quinze pour cent d’entre eux. Il a la poisse dans la poisse. Même pas un peu de chance dans son malheur.

Je l’observe en coin. Il fredonne sur une chanson que je ne connais pas. Comment fait-il pour ne pas s’effondrer ? Il aime tellement la vie. C’est injuste. Je soupire.

— Oh non, tu ne vas pas t’y mettre aussi ? me reproche-t-il en plissant des yeux.

Il cherche à déchiffrer mon visage. Je suis trop loin, trop floue.

Je m’approche et prends place à ses côtés. Nous n’avons jamais été très fusionnels et encore moins tactiles. Les petites marques d’affection ne sont pas notre fort. Probablement une question d’hérédité. Il se saisit, vaille que vaille, de la télécommande et met sur pause pour qu’on puisse échanger. La musique s’arrête sur le énième « Around the world ». Je me racle la gorge.

— La maison de retraite alors ?

Il soupire, las et encore passablement contrarié.

— J’en ai marre qu’on me dise quoi faire. Tu sais, je voudrais juste… raaaah ! Je ne sais pas !

— Et c’était quoi aujourd’hui le problème ?

— Elle a remué mon lait, grogne-t-il.

Je ne peux m’empêcher d’éclater de rire.

— Arrête ! Bientôt elle va prémâcher mes tartines aussi !

Je secoue la tête, le sourire aux lèvres. Il est complètement inconscient de ce qu’elle fait pour lui, du souci qu’il lui cause. Évidemment qu’elle lui prémâchera ses tartines s’il le faut. Mon hilarité cesse aussitôt. Un jour, il le faudra.

Mon frère appuie à nouveau sur la télécommande qu’il n’avait pas lâchée et la mélodie reprend, joyeuse et entêtante. Les yeux perdus sur mes pieds, je retiens un sanglot.

— Tu devrais te préparer, tu as rendez-vous chez le médecin dans une heure à peine.

Je hurle ces mots pour me faire entendre tant la musique est forte.

Il soupire et se relève, avec beaucoup de difficultés.

— Pars avec moi ! lance-t-il soudain.

La surprise me rend muette. « Around the world » des Daft Punk tourne encore. J’ai lu quelque part que les deux musiciens casqués répétaient ces paroles cent quarante-quatre fois dans cette chanson. Pourquoi ont-ils choisi de composer ce tube avec une seule phrase, ce leitmotiv lancinant « Autour du monde » ?

Mais, lorsque je vois son regard illuminé par l’idée qu’il vient de me soumettre, je saisis le sens réel de sa question. Je comprends que cette rengaine a été écrite pour lui, pour cet instant précis. Pourtant, je ne peux m’empêcher de réagir négativement.

— C’est complètement insensé !

— Pourquoi ?

— Mais enfin, réfléchis ! Comment tu veux faire ?! C’est totalement surréaliste ! Tu as rendez-vous deux fois par semaine pour ta trachéo’, tu ne peux presque plus march…

Ses épaules s’affaissent, je regrette mes mots.

— Tu parles comme maman.

— Je suis désolée, je ne souhaite que ton bien.

— Je ferai le tour de la Terre. Avec ou sans toi. Aujourd’hui, je demanderai qu’on me retire la trac’.

— Tu plaisantes ? Tu ne peux pas partir sur un coup de tête, juste comme ça ! Comment vas-tu…

— J’y songe depuis quelque temps déjà.

— C’est trop dangereux ! Trop compliqué ! Trop !

— J’en ai marre ! s’emporte-t-il. Je ne veux pas seulement survivre, ce que je veux moi, c’est vivre ! Vivre à cent à l’heure même si cela signifie que je vivrai moins longtemps. On ne sait jamais de quoi sera fait demain, mais moi je sais que je vais mourir ! Je vais crever dans d’atroces souffrances et personne ne pourra m’aider ni me sauver. Je ne veux pas que vous me regardiez dépérir de jour en jour, impuissants et malheureux. Ce que je veux c’est parcourir l’univers, chanter très fort et très faux, danser, et manger ! Surtout manger d’ailleurs. Je veux goûter à toutes les cuisines du monde. Je le ferai.

Je le considère, éberluée. Sa vérité fait briller des larmes dans mes yeux et le besoin dans les siens. Il est habité par une furieuse envie de vivre. L’avenir qu’il s’est choisi, aussi funeste soit la finalité, embrase ses prunelles d’une étincelle de vie coriace. Je nous revois enfant, pédaler à toute allure pour tester le nouveau tremplin que papa nous avait fabriqué, sous son regard protecteur et encourageant. Il riait si fort. Un éclair de défi et de joie pure illuminait ses yeux à chaque fois qu’il enfourchait sa bicyclette au grand dam de maman pour qui le cœur s’arrêtait à chaque nouvelle expérience qu’il faisait. « Quel casse-cou », se lamentait-elle. Chaque nouveau jour voyait ses limites repoussées et même lorsque la vue l’abandonnait, elle n’a pas pu le retenir. Il engloutissait les kilomètres sans jamais en avoir assez. Parfois nous scrutions son retour tardif avec fébrilité, le cœur en charpie, nous attendant chaque seconde à un appel funeste, mais il revenait toujours. Lorsque la bicyclette lui fut interdite, c’est à pied qu’il partait. Les remontrances des amis, de la famille ou des connaissances n’y purent rien. « Vous voudriez peut-être que je l’attache ? » rétorquait maman avec humeur alors même qu’elle suppliait les cieux pour qu’il abandonne ses randonnées si dangereuses.

Je réponds avec trémolos :

— À vélo,

— Tu dis ? m’interroge-t-il presque résigné.

Il n’a pas compris. Moi-même je ne saisis pas ce que je fais. Je sais simplement que je le fais pour lui. Si tel est son choix, je dois le respecter, l’accompagner. Il ne partira pas seul.

Comme pour m’en convaincre définitivement je répète :

— À vélo. Nous partirons à vélo. Toi et moi.

— Tu veux dire que tu es d’accord ? Tu… oh !

Son cri résonne dans toute la maison et il manque de s’effondrer tant l’émotion le submerge. Il est si faible. Dans quoi me suis-je lancée ?

Je le rattrape in extremis. J’entends déjà les pas précipités de mes parents affolés qui accourent.

Je hurle pour les rassurer :

— Tout va bien ! Tout va bien !

Puis mon frère et moi partons dans un rire mêlé de larmes. Je le serre dans mes bras, je sais que c’est le bon choix. L’unique qui me soit offert.

Mon dernier présent.